L'Europe est notre avenir, ne le gâchons pas, par Nelly Morisot

Article paru dans l’hebdomadaire slovaque Nové Slovo en décembre 2004

«Il n'est pas facile, quand on parle d'Europe, d'être tout simplement entendu. Le champ journalistique (…) interprète tous les propos selon sa logique la plus typique, celle du "tout ou rien". (…). Comme s'il n'y avait pas d'autre option légitime que l'adhésion inconditionnelle à l'Europe telle qu'elle est, c'est-à-dire réduite à une banque et une monnaie unique et soumise à l'empire de la concurrence sans limites... » . Pour qui veut comprendre le débat sur la Constitution européenne qui divise la gauche française, ces quelques lignes de Bourdieu sont incroyablement éclairantes. Car, pro européens, tous les socialistes français le sont farouchement. C’est bien au nom de l’Europe, et pour elle, qu’une partie de leurs responsables et que près de 80% des Jeunes Socialistes français ont pris position contre la Constitution. Lire la suite.

Pourquoi refuser ce texte ? D’abord parce qu’il met en danger l’exercice futur de la souveraineté populaire. Une Constitution doit être le cadre démocratique dans laquelle celle-ci s’exprime. Celle qui nous est proposée fixe une fois pour toute des politiques qui ne pourront plus changer en fonction des alternances politiques, notamment au Parlement européen. C’est très grave : si les transferts de pouvoir des États vers l’Union sont des atouts pour l’avenir, l’abandon par les peuples d’une part de souveraineté nationale doit être compensé par un gain équivalent de souveraineté à l’échelle européenne. Sinon, c’est la démocratie qui y perd ! Une Constitution ne doit pas enlever le pouvoir au peuple, elle doit le lui donner.

En outre, les progrès sociaux apparents du texte ne sont que des mesures en trompe l’œil qui, dans les faits, n’auront pas les effets escomptés. Ainsi, la charte des droits fondamentaux ne concernera que l’application du droit communautaire et ne s’appliquera pas aux salariés si la législation de leur pays est moins favorable. La concurrence libre et non faussée reste la règle première de l’Union, et les services publics ne sont pas exclus de son champ. Les belles déclarations d’intention se heurtent malheureusement à la réalité du fonctionnement de l’Union : ce texte n’interdira pas à des directives Bolkestein de voir le jour et au modèle social européen de se dégrader.

Nous connaissons les craintes légitimes : un « non » ne risque t’il pas de compromettre la construction européenne ? Au contraire, il la relancerait ! L’Europe n’en est plus à la logique du « tout ou rien ». Il y a encore quelques années, refuser un texte européen aurait été hasardeux : les fondations de l’Union étaient fragiles et l’élargissement à l’Est pas accompli. Aujourd’hui, l’Europe est réunifiée et solide: elle ne s’effondrera pas. Les jeunes générations de l’Ouest, qui ont toujours vécu en son sein, en sont particulièrement conscientes. Ce n’est ainsi pas un hasard si un appel pour le « non » des jeunes socialistes européens a été lancé par les présidents des Jeunes socialistes français, allemands, italiens, belges, polonais, autrichiens. C’est parce que nous avons confiance en l’Europe que nous sommes exigeants avec elle.

Le « oui » l’a emporté lors du référendum interne au PS. Nous respectons ce choix. Mais nous ne pouvons aller contre nos convictions. Responsables, nous ne ferons pas campagne contre notre parti. Mais nous ne pouvons nous résigner à prendre le risque d’éloigner encore un peu plus le peuple de cette formidable aventure qu’est l’Europe. Alors que l’abstention massive et la montée des extrêmes sont devenues le lieu commun des rendez-vous électoraux, il est temps de réconcilier l’Union avec ses citoyens, sans quoi c’est l’euroscepticisme qui gagnera.

Nous gardons donc à l’esprit le souci de mener un débat ouvert autour de la question désormais pertinente : « Quelle Europe voulons-nous ? ». En France, Laurent Fabius a eu le courage de défendre ses convictions contre un déluge politico-médiatique assourdissant. Il a tracé le chemin d’un débat public à l’échelle de l’Union. Avec lui, nous sommes pleins d’espoir de construire un avenir meilleur, qui commence par la garantie de la paix sur tout le continent. Mais la paix nécessite la prospérité et la justice sociale. Cette Constitution qui les remet en cause compromet nos espérances. Nous continuerons à nous battre pour une autre Europe, véritablement démocratique, où les peuples exerceront de plein droit les choix politiques qui leur reviennent.

L’auteur est Secrétaire nationale du Mouvement des Jeunes Socialistes français

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