Le paradoxe de la pomme de terre- Contribution au forum du Parti Socialiste sur la transition énergétique

Transition énergétique : le paradoxe de la pomme de terre

 

POMME-TERRE_B_636x380.jpgDéposée par :

Guillaume MATHELIER, Premier fédéral du PS de Haute-Savoie, Nelly MORISOT, Conseil national du PS, Secrétaire fédérale à la coordination et aux questions transfrontalières du PS Haute-Savoie, Denis DUPERTHUY, Délégué fédéral à l’éco-socialisme du PS de Haute-Savoie.

 

Des Vérités qui dérangent ?


Une matinée de septembre dans le quartier des Bossons à Chamonix. Où que l’on soit, on ne peut échapper à la vision majestueuse du grand glacier des Bossons, sec, déchiqueté, étincelant sous le soleil. Et pourtant, même les trentenaires que nous sommes ont un petit pincement au cœur au souvenir du même glacier, 20 ou 25 ans, plus tôt, lorsque sa langue descendait des dizaines de mètres plus bas. Les Anciens, de la génération de nos grands-parents, l’ont connu alors qu’il arrivait presque jusque dans la ville, tandis qu’il la surplombe désormais de quelques centaines de mètres. Un peu plus haut, mais bien en-dessous de la gare du Montenvers, la mer de Glace fait également grise mine, grignotée année après année par la gourmande moraine qui s’acharne à vouloir prendre la place de la glace.


La Haute-Savoie n’est pas plus touchée que les autres par le réchauffement climatique. Mais notre paysage particulier fait qu’ici, plus qu’ailleurs en France, ce réchauffement est visible, qu’il choque les consciences par l’irréfutabilité de ses effets. En plusieurs points des Alpes, il a fallu couvrir des glaciers pour les protéger. Sans illusions sur le caractère provisoire de telles méthodes. Alors oui, même si beaucoup des habitants de notre département ignorent encore qu’ils vivent dans l’une des régions les plus polluées de France, en particulier à cause du trafic routier, le laboratoire naturel à ciel ouvert que constitue notre patrimoine montagneux nous force à voir, et à nous engager pour que l’accélération du réchauffement planétaire cesse.


Transition énergétique : l’expression est ambitieuse, la problématique complexe. Il s’agit de changer de modèle économique, de production, de déplacement, de chauffage, en un mot, de modèle de société. Pas plus, pas moins. Depuis des années, nos contributions de militants et responsables socialistes égrènent pages après pages les constats alarmants, les raisons de l’urgence et les pistes de travail. Avec, parfois, de réelles solutions opérationnelles.


Il n’empêche que l’omniprésence de la transition énergétique dans nos discours ne saurait masquer une certaine frilosité à enclencher réellement un changement qui aura un impact direct sur nos modes de vie. Si nous n’ignorons pas les efforts qui sont à faire, nous sommes persuadés que non seulement ils ne seront pas vains, mais qu’en outre ils déboucheront sur une amélioration de la qualité de vie globale des populations.


A condition, toutefois, que nous soyons prêts à accepter de sortir de la société du tout-consommation, dans laquelle le jetable est un principe, le besoin un but en soi, non pour sa satisfaction, qui par définition doit toujours être la plus provisoire possible, mais pour sa démultiplication et sa redéfinition permanente.


Cette contribution ne se veut pas exhaustive. Elle a pour but d’explorer les aspects qui dérangent de la transition énergétique. Ceux qui dérangent parce qu’ils ne sont pas techniques, mais politiques. Ceux qui dérangent parce qu’ils nécessitent de redéfinir à une lumière nouvelle certains de nos principes les plus fondamentaux. La vérité qui dérange, Al Gore la voyait dans le constat de la finitude de notre planète et de la violence du choc climatique à venir. Nous la voyons plutôt dans les solutions que nous aurons à mettre en œuvre pour sortir de l’ornière. Certains paradoxes doivent être dépassés par des choix politiques forts garantissant un contrat social et environnemental avec les générations futures.

 

Remettre en cause le dogme du libre-échange et engager la relocalisation des activités


C’est l’histoire d’une pomme de terre. Récoltée en Pologne, elle arrive en camions quelques jours après à l’entrée du tunnel du Mont-Blanc, à Courmayeur, en Italie. 20 minutes plus tard, le camion ressort du tunnel à Chamonix et descend dans la vallée pour être conditionnée. Une fois mise en boîte, elle repart dans un poids-lourd qui remonte à 1000m d’altitude pour reprendre le tunnel. Elle sera vendue quelque part dans un supermarché de Milan.


Cette pomme de terre aura au total parcouru plus de 1500km, avalé près de 2000m de dénivelé total. Quel impact carbone pour une simple racine ! Et pourtant, s’il y a bien une plante qui pousse à peu près partout en Europe, c’est bien la pomme de terre. Que d’énergie gaspillée ! C’est ce que nous nommerons le paradoxe de la pomme de terre. Un produit très local qui génère comme le battement des ailes du papillon à l’autre bout du monde des dérèglements dont nous n’avons pas toujours conscience.


Aujourd’hui, cette pomme de terre est représentative des stratégies des firmes qui pratiquent allègrement la division internationale du travail en segmentant leur processus de production de manière à  profiter des avantages comparatifs (sociaux, fiscaux et écologiques) des différentes législations, cela au prix d’une pollution importante.


Ce type de méthode commence à être remise en cause par certaines entreprises elles-mêmes, qui, faisant leurs calculs de coûts, se rendent compte que le coût du transport leur fait perdre les économies grappillées sur un différentiel de coût du travail ou sur un taux d’imposition. Certaines sociétés commencent également à relocaliser, soit parce qu’elles n’ont pas réussi à trouver un savoir-faire suffisant en s’éloignant du territoire pour pouvoir maintenir le niveau de qualité qu’elles souhaitent sur leur produit, soit parce que le fait de s’éloigner de leur marché et donc de leurs clients s’est finalement révélé être une décision peu profitable. C’est le cas de l’entreprise Dynastar (aussi connue par la marque Rossignol), fabriquant de skis à Sallanches, dans le Pays du Mont Blanc, et en Isère. Après avoir délocalisé une grande partie de sa production à l’étranger, en Asie et en Slovénie, Dynastar a relocalisé une grande partie de sa production non pas par patriotisme économique – son PDG s’en est bien défendu – mais tout simplement parce qu’aller produire en Asie des produits vendus dans leur immense majorité en Europe et aux Etats-Unis se révélait finalement une mauvaise stratégie commerciale.


Mais des prises de consciences isolées ne suffisent pas compte tenu de l’urgence de la situation. La relocalisation ne se fera pas sans des actions fortes d’incitation des pouvoirs publics, qui ont fait leurs preuves récemment aux Etats-Unis et au Brésil. Mais la conversion reste culturellement à faire.


Car même au Parti socialiste, remettre en cause le sacro-saint dogme du libre-échange reste tabou. Sans doute parce que certains gardent l’illusion que le libre-échangisme est un internationalisme, comme si l’ouverture à tout-va des marchés ne jouait pas un rôle dans la lenteur voire l’inexistence du rattrapage économique et social des pays en développement et émergents. Les responsables de l'UE, seul espace à refuser un protectionnisme que les autres puissances mondiales pratiquent avec un volontarisme non dissimulé (Etats-Unis, Chine et Brésil en tête) ne peuvent continuer à être « les naïfs du village global », pour reprendre les termes d’Arnaud MONTEBOURG. L’impératif n’est pas seulement économique, il est aussi environnemental. Le progrès social et environnemental doit s’imposer à l’économie.


Un phénomène aussi puissant que le réchauffement climatique ne pourra pas être ralenti, si, à minima, une véritable relocalisation soutenue par les Etats n’a pas lieu. Il faut rétablir un protectionnisme aux frontières de l’Europe, mais il faut peut-être également aller plus loin en imposant une traçabilité des marchandises accompagnée d’une taxe écologique supplémentaire (en substitution d’une partie de la TVA, par exemple) imposée au kilomètre parcouru. Cette solution aurait l’avantage de taxer non pas les produits carbonifères (comme les carburants) difficilement substituables actuellement, mais les produits carbonés. Cette forte incitation permettrait de favoriser les productions locales au détriment des productions lointaines. Plus un produit a fait de km plus la taxe serait élevée.

 

Apprendre à moins consommer.


Ainsi dans le même esprit que le voyage inutile de notre pomme de terre, nous ne pouvons échapper à une évidence fondamentale : l’énergie la plus propre est celle que nous ne consommons pas. Compte tenu de l’essor des pays émergents et des pays en développement, la demande mondiale en énergie augmentera mécaniquement. Comment pourrions-nous, nous internationalistes, ne pas nous réjouir de l’accès d’une part croissante de la population mondiale à un confort dont nous-même avons bien du mal à nous passer ?


Toutefois, ne nous sommes-nous pas tous un jour soumis au fameux test de « l’empreinte énergétique » sur tel ou tel site internet ? Tous fiers de cliquer sur les cases indiquant que nous mangions peu de viande par semaine – à notre avis – ou que nous prenions des bains plutôt que des douches, aucun d’entre nous n’a pourtant échappé à un verdict lapidaire : si tous les gens du monde adoptaient le même mode de vie que le nôtre, il faudrait entre 3 et 4 planètes terres pour supporter leur impact environnemental et subvenir à leurs besoins. Ces planètes supplémentaires, nous ne les avons pas. Nous n’avons donc pas d’autres choix que de convaincre nos partenaires internationaux que le modèle de développement que les vieux pays industrialisés ont suivi depuis le 19e siècle n’est plus soutenable. Pour convaincre les émergents de s’engager avec nous vers un nouveau modèle de développement, radicalement différent mais tout aussi profitable pour les populations, il nous faudra être exemplaires.


Il ne s’agit pas, pour la France, de revenir à l’âge de pierre. Il s’agit d’avancer intelligemment vers une réduction drastique voire une sortie des énergies carbonées et nucléaires qui non seulement causent des dommages environnementaux considérables, et des dommages sanitaires extrêmement préoccupants, mais qui mettent également la France sous tutelle internationale. Nos importations d’énergies représentent ainsi encore plus de 90% de notre déficit commercial. Nous devons aussi compter sur l’extrême dépendance qui nous lie à des pays fragiles sur le plan institutionnel et qui sont nos principaux fournisseurs. Imaginons que demain, le Niger fasse une véritable révolution démocratique et veuille bénéficier davantage des bénéfices des ressources de son sous-sol. Encouragerons-nous cette révolution démocratique alors qu’elle occasionnerait sans aucun doute un renchérissement du coût de nos matières premières ? Nous espérons que oui. Nous doutons pourtant que l’impératif économique l’emporte sur l’idéal démocratique. 


Dans ce cadre,  le scénario Négawatt,  établi par des scientifiques ayant établis ces mêmes constats, mérite d’être remis au centre du débat. Il allie trois principes complémentaires : sobriété, efficacité et énergies renouvelables. La sobriété consiste à économiser l’énergie en ayant des « comportements » individuels et collectifs plus respectueux de l’environnement (rénovation du bâti, économies d’énergies, etc…). Le second principe, l’efficacité, consiste à faire de la Recherche et Développement en vue de favoriser des appareils moins énergivores (voitures plus économes en carburants, ampoules à basse consommation,…). Le troisième principe nous emmène vers un horizon de substitution des énergies carbonées et nucléaires, à terme, par des énergies renouvelables. Nos camarades socialistes suisses ont conceptualisé la notion d’ « assainissement du bâti » qui consisterait à œuvrer non seulement sur les contraintes mises à la construction de nouveaux bâtiments mais aussi sur la mise en place de plans massifs à la réhabilitation des bâtis anciens. Ce secteur « assainissement du bâti » est considéré par les socialistes suisses, notamment le Conseiller national Roger Nordmann, comme une aubaine sur le plan économique (création d’emplois notamment) mais également dans l’optique de la création de nouvelles filières de formation qui débouche à la création de nouveaux savoir-faire et donc de nouveaux métiers spécialisés.


Le « retour de l’Etat » au cœur du projet présidentiel de François Hollande doit être le levier qui permettra le basculement vers un mode de développement énergétique alliant ces trois principes. Quelques mesures très simples pourraient permettre des progrès rapides. Il faudra notamment favoriser la création d’outils mixtes public/privé (SCIC, par exemple) pour le déploiement rapide des énergies renouvelables, ou encore interdire la vente d’un bien immobilier dont l’efficacité énergétique serait jugée trop faible sans engagement par le propriétaire d’une remise aux normes avant la cession effective du bien.

 

Retrouver le chemin vers une agriculture paysanne et nourricière et  gérer intelligemment nos espaces naturels


Le « retour de l’Etat » c’est aussi la lutte locale contre le réchauffement climatique. Cela passe par la protection des écosystèmes et le retour à une agriculture à la fois revalorisée et plus respectueuse de l’environnement.


En effet, l’agriculture ne doit pas rester à l’écart de cette dynamique de relocalisation et il faut donner aux agriculteurs la place qu’ils méritent dans la construction d’un nouveau modèle de développement. Aujourd’hui délaissé (en Rhône-Alpes, 73% des agriculteurs partant en retraite peinent à trouver un repreneur pour leur exploitation), le secteur peut pourtant jouer un rôle clé dans la transition énergétique et la gestion du patrimoine naturel. Des solutions publiques comme le portage foncier via des Etablissements publics fonciers (EPF) existent mais sont souvent sous-utilisés dans le portage du foncier agricole. Ce phénomène s’accentue dans des zones tendues où le foncier agricole tend à être déclassé en terrains constructibles générant de fortes rentabilités immédiates pour les propriétaires et les promoteurs mais aussi et surtout des problèmes ingérables pour l’avenir d’un bassin de vie (notamment la question de la gestion des réseaux et des transports publics).


Alors que la Politique Agricole Commune (PAC) favorise une agriculture intensive, très polluante, et qui n’incite pas ceux qui la pratiquent à s’intéresser à la qualité de leur environnement, il faut favoriser le retour à une agriculture paysanne privilégiant la qualité à la quantité. Certes, l’agriculture doit avoir pour premier objectif de nourrir la population, et l’objectif d’autosuffisance de l’Europe qui était à la base de la création de la PAC est plus que jamais pertinent. Mais pour l’atteindre, il faut plutôt remettre en cause les directives européennes sur les agro carburants (cultures dont qui posent un réel problème notamment au Brésil, non seulement parce qu’elles sont extrêmement gourmandes en eau, mais aussi parce qu’elles prennent la place des cultures nourricières) que de renforcer encore la logique intensive de notre agriculture.


Nous voulons favoriser une agriculture paysanne à faible échelle, soucieuse de la qualité de l’alimentation et des paysages. L’agriculteur a un rôle social de préservation de la biodiversité et des paysages. Pourquoi ne pas rémunérer ce travail social ? Nous militons pour le passage d’une logique d’agriculture intensive à une logique d’agriculture écologiquement intensive (multiculture, maraichage…) et un retour au pastoralisme.


La gestion de la forêt est également un enjeu majeur pour notre pays et pour ses efforts en matière climatique. En Rhône-Alpes par exemple, la Région a adopté depuis plusieurs années déjà une politique de valorisation de la forêt et de la filière bois, notamment pour « mobiliser le bois dans la lutte contre l’effet de serre en organisant la biomasse forestière et en développant l’utilisation du bois local dans la construction » (in Panorama des politiques et dispositifs régionaux, PS Région Rhône-Alpes, édition 2013).  De plus, si les forêts publiques sont bien gérées par l’ONF notamment (même si la chute des effectifs est dommageable), les forêts privées sont souvent morcelées et abandonnées. Pour développer la filière bois, il convient de réfléchir à un dispositif d’exonération partielle ou totale de taxe foncière sur les parcelles qui seraient données en gestion à l’ONF.


Repenser notre urbanisme et nos systèmes de transports


Le millefeuille administratif qui caractérise notre pays a des avantages, notamment celui de permettre la gestion d’un service public de proximité qui fait notre fierté. Mais s’il y a bien un  domaine dans lequel il est problématique, c’est en matière d’organisation des transports. L’éparpillement des compétences de favorise pas la cohérence globale des réseaux, et la répartition des compétences tout autant que l’articulation entre les différents de décision mérite d’être repensé de fond en comble, en favorisant le cas échéant les regroupements de collectivités pour gérer les transports.


Mais la question n’est pas qu’administrative. Ce qui est urgent, c’est un changement de logique.


Il nous faut passer d’une logique  urbanisme/construction/déplacement des populations à une logique inverse : penser d’abord les déplacements, créer des documents d’urbanisme en adéquation avec ces logiques de déplacements et autoriser les constructions uniquement à moins de x mètres des lignes de transports. Ce qui se dessine ainsi, c’est une densification des zones d’habitation évitant à la fois le mitage et la multiplication des kilomètres parcourus.

 

En guise de conclusion


Ecrire un texte sur la transition énergétique, c’est toujours prendre le risque de se voir reléguer au rang d’homme ou de femme de Cro-Magnon, se battant avec un bout de bois contre le train à grande vitesse de la modernité. Nous sommes au contraire persuadés que la volonté de mettre en place une société énergétiquement sobre et qui rompt avec le consumérisme ambiant est du côté du progrès. Car le génie de notre temps, c’est un génie industriel concentré sur des objets moins énergivores et au cycle de vie allongé, et sur des solutions de mobilité intelligentes et écologiques. Le génie de notre temps, c’est un génie scientifique travaillant à des solutions énergétiques alternatives et à l’amélioration de la qualité de vie sur la planète. La réflexion sur les Cleantechs qui portent sur l’alliance entre l’efficacité économique et le progrès techno-écologique est à prendre au sérieux. Les Cleantechs sont génératrices d’emplois à haute-valeur ajoutée. C’est un génie informatique prêt à engager dans toutes ses modalités La troisième Révolution industrielle de Jeremy RIFKIN grâce au progrès technologique. Considérer que la croissance peut aujourd’hui venir de la correction des dommages que le productivisme et donc elle-même créé par ailleurs, c’est l’enjeu majeur des années à venir. C’est un enjeu profondément socialiste. La question sociale n’a jamais été autant liée à la question énergétique et environnementale. C’est le défi central d’un socialisme moderne, conscient des réalités et éclairant pour l’avenir.