Pour une stratégie industrielle franco-allemande, tribune de Nelly Morisot publié dans Marianne2

titre 1160408L'élection de François Hollande entraînera-t-elle un renouveau des relations entre la France et l'Allemagne ? Nelly Morisot, professeur d’économie et membre des instances nationales du PS, espère qu'une stratégie industrielle commune sera établie. Une stratégie dont elle énonce, dans une tribune, les principes fondamentaux.

 

 

956474-1130543(François Hollande ne devra pas céder devant Angela Merkel - ALFRED/SIPA)

 

Le couple franco-allemand est moribond. Disparu des têtes et des actes depuis la fin des années 90, il n’a ressurgi dans le débat public que lorsqu’il s’est agi de constater sa défaillance, à l’automne 2011. Les remous que la question suscita à l’époque étaient parfaitement représentatifs de la déliquescence de la question franco-allemande depuis une dizaine d’années. Ce sont les défenseurs de la coopération avec l’Allemagne qui se virent taxés de germanophobie, sous prétexte qu’ils réclamaient le rétablissement d’un rapport de force politique avec un voisin engagé dans une dangereuse stratégie de passager clandestin. Les indifférents, qui n’avaient eux rien à dire à l’Allemagne et donc rien de désagréable non plus, montèrent sur leurs grands chevaux et se posèrent de fait comme les défenseurs de l’anomie de la relation trans-rhénane. 

L’indifférence prenant la place de l’amicale exigence, la désaffection semblait entérinée. Cet état de fait confirmait, en réalité, le lent glissement d’une réelle volonté de travail en commun scellée dans le traité de l’Elysée de 1963 à un repli sur d’épisodiques déclarations d’intention sans contenu effectif depuis la fin du mythique couple Kohl-Mitterrand. Dès lors que la façade d’entente cordiale était préservée, la voie était ouverte à la remise en concurrence des deux nations. 

Cette concurrence fut et reste particulièrement agressive et nocive en matière industrielle. Agressive, comme en témoigne la rivalité dans les grands groupes industriels et les affaires Sanofi, EADS et surtout Siemens-Areva. Nocive, car en elle réside l’une des explications du blocage économique européen. 

Heureusement, les temps changent, et pas seulement en France. Les Allemands constatent aujourd’hui la dangerosité de leur modèle de croissance fondé sur la déflation salariale. Le ralentissement de l’industrialisation des émergents et la contraction de leur propre demande intérieure, fruit de la baisse des revenus et d’une tendance démographique défavorable, les incite à redonner de l’importance à la santé économique de leurs principaux clients : les pays de la zone euro. La chancelière Merkel elle-même se montre prête à infléchir sa politique qui la mène tout droit vers un revers électoral en 2013.


PROTECTION COMMERCIALE AUX FRONTIÈRES DE L'UE

L’élection du président Hollande tombe par conséquent à un moment favorable. Le nouveau chef de l’Etat français est en capacité de relancer ce couple franco-allemand si nécessaire à la dynamique européenne dans son ensemble. Pour cela, il lui faudra poser des actes forts. Plutôt que de doter la coopération franco-allemande d’une nouvelle usine à gaz, il serait bien inspiré de lancer immédiatement avec le partenaire allemand la discussion sur une stratégie industrielle commune autour de quelques principes qui peuvent faire consensus : 

- la création d’un fonds d’investissement industriel et le renforcement du rôle de la Banque européenne d’investissement pour la dynamisation du tissu industriel européen ; 

- la mise en commun de ressources financières et d’expériences pour le développement de secteurs porteurs et la transition énergétique de l’industrie ; 

- la modification en profondeur de la politique de la concurrence européenne, dont le dogmatisme a fragilisé nombre de puissantes entreprises industrielles. Cette politique doit être ré-amarrée à l’intérêt économique et industriel européen, qui est aujourd’hui le cadet de ses soucis ; 

- la mise en place de règles de protection commerciale aux frontières de l’Union européenne, seul ensemble économique à ne pas protéger son économie dans un monde largement protectionniste. 

L’impasse dans laquelle l’Union européenne s’est introduite seule l’enferme à court terme dans le dilemme déclin ou désagrégation, à moins que, justement, l’Allemagne et la France trouvent la force et la volonté de ranimer la flamme qui fût jadis la leur et de rééquilibrer une relation aujourd’hui asymétrique. Cette nouvelle stratégie industrielle franco-allemande pourrait ainsi être l’un des volets structurants d’une renégociation du traité de l’Elysée, fidèle à l’esprit originel mais plus ferme dans ses modalités d’engagement.

 

Nelly Morisot est professeur d’économie, membre des instances nationales du Parti socialiste, et prépare actuellement un essai sur les relations franco-allemandes, la Lettre à Diane Krüger.