Le Pain de silence, Pasquali à fleur de peau

Publié le par regardsdegauche.over-blog.com

pasquali2« il ne faut pas que cette suite de mots se termine (…), personne ne pouvant dire ce qui m’attend, les attend, (… ) ce qui nous attend aussitôt un point est-il cloué là sur la page, à la plume, au burin, au pic, au marteau-piqueur, que sais-je encore ?, un point qui voudrait n’être que momentané, qui malgré lui ne saurit être que final (…). Car l’absence de point, c’est la folie, mais le point, c’est la mort".

                                                                                  

 Adrien Pasquali, Le Pain de Silence

 

 

 

 

 « Suivez donc vos phrases jusqu’au point où elles prennent corps »

Cette citation tirée de La Mort de Danton de Büchner prend en exergue du Pain de silence une tournure tragiquement ironique.

 

 Le court roman du Valaisan Pasquali est comme un requiem en deux opus, formé de deux longues phrases, sans ponctuation. Le premier chapitre, fait d’une phrase unique, est rythmé par le constat d’une mère : « sans doute n’as-tu jamais été un enfant », amère litanie ressassée comme une obsession.

 

C’est l’appel au secours de l’enfant qui vit encore en Pasquali, de ce « foutu d’avance », proie du silence, seul pain partagé à la table familiale. Absence présente ou présence absente du père, indifférence de la mère, nulle affection à l’horizon, « le cœur brisé ne pouvant être davantage pressé ». Solitude qui empêche d’exister, de se construire, puisque « la fierté comme la honte suppose un tiers ».

 

Bref, « nul vert pâturage de la langue » dans ce théâtre muet, « théâtre commun où nous nous taisions à tour de rôle et simultanément, le metteur en scène nous livrant à nous-mêmes, la distribution des rôles étant imparfaite, d’autres peuvent monologuer à perpétuité, à perdre haleine, dialoguer même dans un silence ».

 

Même le regard est impuissant à créer du lien, car il n’existe pas. Les yeux, qui « ne sont pas le miroir de l’âme mais l’appel à la parole, l’invitation à la parole qui entameraient les pouvoirs du morceau de silence », ne se croisent pas. Dans cet étouffant huis-clos, la vie est davantage dans les objets, comme les couverts, « qui par-delà de leur fonction utilitaire semblaient véritablement heureux de se retrouver là, entre eux », et le petit garçon voudrait « me mettre sous la table, devenir invisible comme d’autres jouent à cache-cache, c’est de leur âge, non pour se cacher, mais pour être trouvés », à la recherche peut-être de « la béatitude éthymologique d’un sourire ». Mais la contrainte du sens se heurte à la contrainte du sans.

 

 

Le vert pâturage de la langue

 

L’oxygène que le petit Pasquali cherche désespérément, c’est le langage, « un bain de paroles aussi consistantes et nécessaires que l’air que l’on respire sans que nous ayons à l’expulser, à n’exprimer que le gaz carbonique qui est la mauvaise part de l’air » : « nos syllabes, nos mots étaient des tentatives pour sortir la tête de l’eau, ne pas être engloutis, noyés, des tentatives aussitôt frappées d’inanité et sanctionnées par le bloc de silence qui représentait sur le visage de chacun, qui donnait à voir l’inouï, la frayeur de ces syllabes, ces mots courts qui existaient, il fallait s’y faire, contre mauvaise volonté mauvais cœur ».

 

Nulle surprise, donc qu’il soit en recherche de l’écriture créatrice, « voir si le fait de les [les événements]  écrire en toutes lettres les sort de la seule réalité des mots, comme pour le point final qui acquerrait une consistance physique, vérifiable, si cela les suscite quelque part, ailleurs que sur cette page ». L’écriture, ce fil «voile peut-être mais [qui] ne dissimule rien, ne cache rien, montrer c’est cacher à l’envers, ne dérobe rien au regard, mais révèle, mais fait advenir ».

 

C’est de la quasi impossibilité de communiquer dont nous parle Pasquali, lui qui fait montre dans ce roman comme dans les autres d’une virtuosité de langage à peu d’autres pareille. Jeux de mots – « tant va l’autruche à l’eau qu’à la fin elle se noie »- rythme serré, entraînant malgré l’absence totale de ponctuation…et pourtant. L’issue sera forcément fatale. « Tant va le silence qu’à la fin il éclate », mais non sans prendre pour tribut ceux qu’il a nourris jusqu’à l’étouffement.

 

 

 « Il viendra sans doute un jour, où grâce à la pâte des mots, je m’installerai dans cette pierre, et je serai tout à fait né »


L’œuvre se termine brutalement mais logiquement. Le point ne peut être qu’un point final. L’interruption du langage mène forcément à la mort, et l’auteur annonce déjà, presqu’explicitement, le suicide qui suivra de quelques jours la publication de l’œuvre. Car ce silence, dont il a souffert, il s’y est aussi attaché, il fait partie de lui, c’est le seul lien qu’il pu avoir avec ses parents. Pour sortir de ce piège, il lui faut renaître.

 

« il me resterait un ultime courage à exercer, qui serait de me rendre absolument identique au morceau de silence (…) et de faire bon usage de cette nouvelle consistance pour miner le bloc de silence de l’intérieur (…), l’offrir au marchand de sable (…) qui le répandrait, ce sable, , sur le sol de son jardin, avant de l’égaliser, de l’écrire par de lentes caresses de râteau qui seraient comme les caresses que je n’ai pas reçues, et on verrait ensuite le jardin dans sa totalité, on l’embrasserait, on l’embrasserait du regard, non les grains de sable ou de gravier individuels, le jardin parsemé de quelques blocs de roche plus grands, mais toujours à mesure humaine pour rappeler que nous sommes pierre et que nous retournerons à la pierre, (…) je tiens à ce silence malgré tout, grâce à tout, ce silence qui est la seule chose que nous avons eue en commun, avec les risques que cela comportait, alors pourquoi le dilapider étymologiquement, le surmonter et le rendre inopérant, plutôt faire avec lui, ce silence et lui être dévoué, ça oui, alors le jour sera venu où, sans plus rien à broder ou à fumer, sans plus rien à parler, je serai tout à fait né ».

 

Bouleversant, dérangeant. Magnifique.

 

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